
Quand l’islam adopte la mosaïque, il en retient la maîtrise technique mais en change radicalement le programme. Plus de figures humaines ni d’icônes : la géométrie devient le langage exclusif, l’arabesque remplace le portrait. Cette mutation produit l’un des corpus mosaïques les plus inventifs de l’histoire de l’art.
Que recouvre l’expression mosaique arabo-musulmane ?
Parler de « mosaïque arabo-musulmane » suppose quelques précautions. Le terme couvre des situations très diverses, étalées sur plus de mille ans et trois continents. La technique du zellige marocain, l’opus sectile omeyyade, les revêtements ottomans en céramique d’Iznik ne sont pas exactement la même chose. Ce qui les unit, c’est la place centrale qu’y tient le motif géométrique, et l’absence presque totale de figuration humaine.
L’interdit de la représentation figurée dans le contexte religieux musulman n’est pas absolu, mais il fonctionne dans les édifices de culte. Les ateliers musulmans transposent donc le langage mosaïque sur d’autres registres : géométrie pure, arabesque végétale stylisée, calligraphie monumentale. Ces trois éléments, souvent combinés, fournissent le vocabulaire ornemental de l’art mosaïque islamique.
Comment les Omeyyades ont-ils herite de la mosaique byzantine ?
Au tournant du VIIe et du VIIIe siècle, les premiers califes omeyyades commandent encore des mosaïques selon les techniques byzantines, parfois à des artisans venus de Constantinople. Le Dôme du Rocher à Jérusalem, achevé en 691, en porte un témoignage majeur : les mosaïques intérieures déploient des rinceaux végétaux et des vases stylisés sur fond d’or, avec un savoir-faire identique à celui des ateliers byzantins contemporains. Les inscriptions coraniques en lettres dorées marquent toutefois la rupture iconographique.
La Grande Mosquée de Damas, construite par le calife al-Walid Ier entre 706 et 715, va plus loin. Sur les murs de la cour et des galeries, les ateliers déploient près de quatre mille mètres carrés de mosaïques représentant une ville idéale traversée de fleuves et de jardins, sans aucun personnage. C’est l’un des plus vastes ensembles mosaïques de l’Antiquité tardive, partiellement détruit par un incendie au XIe siècle et restauré au XXe.
Qu’est-ce que le zellige et comment se distingue-t-il des autres techniques ?
L’évolution la plus originale se produit à l’ouest du monde musulman, en Andalousie et au Maghreb. À partir du Xe siècle, les artisans développent une technique nouvelle : le zellige. Le principe consiste à découper, dans des carreaux de céramique émaillée monochrome, des éléments géométriques calibrés, étoiles, polygones, fragments d’étoiles. Que l’on assemble à plat sur un support mortier. Le résultat ressemble à de la mosaïque, mais chaque pièce est une céramique cuite et émaillée, et non un fragment de pierre ou de verre.
Le zellige atteint son apogée au Maroc entre le XIIe et le XIVe siècles, sous les dynasties almohade et mérinide. La medersa Bou Inania de Fès, la medersa Attarine, le palais de l’Alhambra à Grenade en présentent les exemples les plus aboutis. Les compositions reposent sur des combinaisons mathématiques complexes : les artisans connaissent et maîtrisent les dix-sept groupes de symétrie planaire, ce que les mathématiciens européens ne formaliseront qu’à la fin du XIXe siècle.
Pourquoi l’Alhambra de Grenade est-elle un sommet du zellige ?
Le palais nasride de l’Alhambra, construit entre les XIIIe et XVe siècles, conserve la plus grande concentration de zellige du monde occidental. Les soubassements des salles principales : Cour des Lions, Salle des Ambassadeurs, Salle des Deux Sœurs, sont entièrement revêtus de panneaux géométriques d’une complexité saisissante. L’artiste néerlandais M.C. Escher a séjourné en 1922 puis en 1936 à l’Alhambra ; ses travaux ultérieurs sur les pavages réguliers doivent beaucoup à cette source d’inspiration directe.
La conquête castillane de Grenade en 1492 ne met pas fin à la production de zellige en Espagne, mais l’art décline progressivement dans la péninsule ibérique au profit de techniques européennes. Il survit en revanche au Maroc, où il continue d’être pratiqué selon les méthodes traditionnelles. Fès reste aujourd’hui la capitale mondiale du zellige artisanal.
Comment la mosaique a-t-elle evolue dans l’Orient ottoman et persan ?
L’empire ottoman et la Perse safavide privilégient d’autres techniques. Plutôt que la mosaïque proprement dite, ils développent des carreaux émaillés de grandes dimensions, peints à la main, qui couvrent des surfaces entières, c’est la céramique d’Iznik côté turc, les carreaux kashi côté persan. Strictement parlant, ces revêtements ne sont pas des mosaïques : chaque carreau porte une partie du motif déjà peint, et l’assemblage est planaire et standardisé.
Mais il existe une exception persane importante : la haft-rang (sept couleurs), procédé proche du zellige employé dans certaines mosquées safavides comme la mosquée du Cheikh Lotfollah et la mosquée du Shah à Ispahan. Les artisans persans poussent la finesse du découpage à un niveau extrême ; certaines compositions intègrent plus de mille éléments par mètre carré.
Aperçus visuels
Zellige et Fès
À lire et à voir
- Alhambra de Grenade (Espagne) : la plus grande concentration de zellige nasride
- Médinas de Fès et de Meknès (Maroc) : production traditionnelle toujours en activité
- Mosquée des Omeyyades, Damas (Syrie) : ensemble mosaïque omeyyade restauré
- Dôme du Rocher, Jérusalem : mosaïques omeyyades intérieures
- Mosquées du Cheikh Lotfollah et du Shah, Ispahan (Iran)
- Sheila Blair et Jonathan Bloom, The Art and Architecture of Islam 1250–1800, Yale University Press, 1995
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