
La mosaïque ne commence pas à Rome. Elle commence en Grèce, ou plus précisément dans ce vaste monde hellénisé qui s’étend de l’Asie mineure à la mer Noire, plusieurs siècles avant notre ère. C’est là qu’on tâtonne, qu’on essaie, qu’on découvre ce que des cailloux assemblés peuvent raconter.
D’ou viennent les premieres mosaiques grecques ?
Les plus anciens pavements de galets connus ont été mis au jour à Gordion, en Anatolie, dans des couches archéologiques datées du VIIIe siècle avant notre ère. À l’époque, la technique reste rudimentaire : on enfonce des galets dans un mortier de chaux, on alterne sombres et clairs, on dessine des motifs géométriques simples. Rien d’extraordinaire. Mais l’idée est là : couvrir un sol d’une surface ornementale durable et résistante à l’humidité.
Le procédé voyage. Il apparaît dans plusieurs sites grecs aux Ve et IVe siècles, à Olynthe en Chalcidique, à Sicyone, à Délos. Les motifs se complexifient : palmettes, méandres, premières scènes mythologiques. Le grand tournant se produit à la cour de Macédoine, dans la nouvelle capitale fondée par Archélaos puis embellie sous Philippe II et Alexandre. C’est à Pella qu’on découvre, au début du XXe siècle, des pavements d’une qualité jusqu’alors inconnue.
Pourquoi Pella incarne-t-elle le sommet de la mosaique grecque ?
Datés du dernier quart du IVe siècle avant notre ère, les pavements de Pella montrent ce que l’opus lapilli permet d’atteindre quand on lui accorde du temps et de bons artisans. La Chasse au cerf, conservée in situ et reproduite dans la plupart des manuels, déploie deux figures masculines en mouvement autour d’un grand cervidé. Les corps sont nus, dessinés au galet sombre sur un fond clair, avec des ombres modulées par des galets de teintes intermédiaires. Une signature accompagne l’œuvre : Gnosis epoiesen, « Gnosis l’a faite ». C’est l’un des plus anciens noms d’artistes mosaïstes connus.
Les artisans de Pella ne se contentent plus des galets bruts. Ils incorporent des éléments de terre cuite teintée, parfois des lamelles de plomb pour cerner les contours et marquer les détails anatomiques. La Chasse au lion, autre chef-d’œuvre du site, intègre ces filets métalliques pour souligner les muscles et les expressions. La technique annonce déjà les raffinements de la mosaïque hellénistique tardive.
Comment la tesselle taillee a-t-elle remplace le galet ?
Le IIIe siècle avant notre ère voit la transition décisive. Dans les royaumes hellénistiques qui se partagent l’empire d’Alexandre, et particulièrement à Alexandrie, les ateliers abandonnent progressivement le galet brut. On taille désormais des cubes réguliers de pierre, de marbre, parfois de pâte vitreuse colorée. Le grain se resserre, les couleurs s’enrichissent, les images gagnent en précision. Ce passage se fait sans rupture brutale : pendant un siècle, les deux techniques cohabitent, parfois sur un même pavement.
Délos, île commerciale prospère à l’époque hellénistique, conserve quelques-uns des plus beaux pavements de transition. La Maison des Dauphins, la Maison des Masques et la Maison du Trident abritent des compositions où la pierre taillée commence à supplanter le galet, sans pour autant atteindre le degré de raffinement que Rome portera à son maximum. Ces pavements sont datés des IIe et Ier siècles avant notre ère.
En quoi la Grece a-t-elle servi de matrice a la mosaique romaine ?
Quand Rome conquiert la Grèce, à la fin du IIe siècle avant notre ère, elle ne se contente pas d’emporter les statues : elle adopte aussi la technique mosaïque, les artisans qui la pratiquent, et les modèles iconographiques qui circulent. La mosaïque romaine doit beaucoup à l’héritage grec, et plus encore à l’héritage hellénistique. Les compositions emblémées, petits panneaux centraux préfabriqués en atelier, intégrés à des pavements plus simples. Proviennent directement des ateliers d’Alexandrie et de Délos.
L’invention proprement grecque, c’est l’idée même qu’un sol peut accueillir une image figurative complexe, qu’on peut y représenter une chasse, un mythe, une scène de genre, et qu’on peut signer ce travail comme on signe un tableau. Tout ce que la mosaïque deviendra ensuite : dispositif religieux, surface industrielle, médium artistique contemporain, découle de cette intuition initiale.
Aperçus visuels
Pella et Délos
À lire et à voir
- Sur place : les pavements de Pella sont en partie conservés in situ, le reste se trouve au musée archéologique de Pella, en Macédoine grecque
- Délos : les pavements hellénistiques sont accessibles lors des visites du site archéologique, dépendant d’Athènes
- Stella G. Miller, Hellenistic and Roman Mosaics, dans The Cambridge Companion to the Archaeology of the Roman Republic, 2014
- Page Wikipedia complète et bien sourcée : Mosaic art in Macedonia (anglais)
Suite du dossier : Mosaïque romaine. Voir aussi Les tesselles et retour au dossier complet.
Les sites majeurs
Quatre lieux concentrent l’essentiel des mosaïques grecques conservées. Les autres ont été perdus avec les bâtiments qui les portaient.
Pella, capitale macédonienne
Les pavements de galets de Pella datent de la fin du IVe siècle avant notre ère. Ils représentent des scènes de chasse au cerf, au lion, au sanglier, attribuées au peintre Gnosis dont le nom apparaît dans une inscription. Le palais royal, où Philippe II et Alexandre vécurent, conservait ces sols dans ses salles d’apparat. Le procédé y atteint son sommet : galets blancs, noirs, jaunes, rouges, calibrés avec soin et disposés selon une lecture chromatique inspirée de la peinture contemporaine.
Délos, île commerçante
Les maisons hellénistiques de Délos, datées du IIe siècle avant notre ère, marquent la transition entre galets et tesselles taillées. La Maison des Masques, la Maison du Trident et la Maison des Dauphins en sont les exemples les plus complets. Les premières tesselles régulières apparaissent dans les emblemata centraux : panneaux carrés à très haute densité, encadrés de mosaïques en galets plus lâches.
Olynthos
Détruite par Philippe II en 348 avant notre ère, Olynthos a livré une trentaine de pavements de galets, parmi les plus anciens connus de l’aire grecque. Bellérophon terrassant la Chimère, scènes mythologiques diverses, motifs géométriques. La datation, antérieure à la destruction de la ville, fixe un terminus solide pour l’histoire de la technique.
Pergame, héritage hellénistique
Les ateliers de Pergame, sous la dynastie attalide au IIe siècle avant notre ère, produisent les premiers emblemata célèbres. La signature de Sosos de Pergame, mentionnée par Pline l’Ancien, désigne le premier mosaïste connu de l’histoire. Sa Colombe et son Asaroton (sol non balayé semé de débris de repas) seront reproduits pendant cinq siècles.
Les techniques héritées
Trois apports techniques majeurs viennent du monde grec : la taille régulière des tesselles, l’usage de l’emblema comme panneau central virtuose, et la signature de l’artiste. Rome reprendra ces trois traits sans modification.
§ Questions fréquentes
Existe-t-il des mosaïques grecques antérieures à Pella ?
Les pavements de galets d’Olynthos, antérieurs à 348 avant notre ère, sont les plus anciens encore identifiés sur l’aire grecque continentale. Les sites mésopotamiens et levantins présentent des assemblages décoratifs plus anciens, mais la mosaïque au sens grec (figuration et composition d’une image) commence à Olynthos et culmine à Pella.
Qui était Sosos de Pergame ?
Le premier mosaïste dont le nom nous soit parvenu, mentionné par Pline l’Ancien dans son Histoire naturelle (livre XXXVI). Il travaillait à Pergame au IIe siècle avant notre ère. Ses motifs (la Colombe buvant à la coupe, l’Asaroton) sont devenus des canons recopiés à Rome, Pompéi, Aquilée et jusqu’à Carthage.
Quelle différence entre galets et tesselles ?
Le galet est ramassé en l’état, sa forme arrondie est naturelle. La tesselle est taillée volontairement à la pince ou au burin, ses arêtes sont vives. Le passage des galets aux tesselles régulières s’opère entre le IIIe et le IIe siècle avant notre ère, dans le monde hellénistique.